Chaman, caste... Et confinement!

Publié le par Rémi Remoussenard

Peut-on confiner le Ciel dans une forteresse? A voir cette photo du Castel del Monte, en Italie, cela semble possible... L'image évoque pour moi notre tendance à mettre des murs là où voudrait se développer l'infini... Et le langage, pourtant créé pour communiquer, échanger et partager, nous sert parfois à diviser... Même - hélas! - dans le chamanisme!

La définition d'un chaman?

J'ai déjà évoqué, dans Peut-on vérifier le chamanisme?, le soit-disant "chaman authentique". A lire ou entendre certains propos sur internet, ou pire certaines discussions, on voit que chacun y va de sa définition, souvent exclusive, du "vrai chaman", de "celui qui a le droit de se prétendre chaman". Notons tout d'abord qu'en déclamant de telles "lois", leurs auteurs se  mettent dans la position flatteuse de "ceux qui savent", face au commun des mortels "qui ne saurait pas"... 

Et chacun cite de très bonnes raisons à sa propre conception. On pourrait caricaturer les plus extrêmes de la façon suivante:

  • les "chamans étymologistes", qui disent que chaman vient du mot "saman" de la langue Toungouse (peuple du sud de la Sibérie), et donc que, hors tradition sibérienne, pas de chaman,
  • les "chamans enracinés", qui font appel aux ancêtres de nos terres autrefois celtes, et pour qui, hors du celtisme, il n'y a pas de chaman,
  • les "chamans génétiques" pour qui le "don" se transmet par la lignée, et pour qui, hors d'une "famille de chamans", il n'y a pas de chaman,
  • les "chamans traditionalistes", chacun ayant bien sûr un avis différent sur LA tradition qui serait valide,
  • les "chamans pratiques", chacun ayant aussi son propre avis sur les techniques (tambour, plantes, hutte de sudation...), et sur la "seule pratique qui compte",
  • le "chaman égocentrique", qui présente son propre dogme comme le seul valide, ou encore qui affirme que "sa médecine est la meilleure du monde" (entendu en cérémonie!),
  • etc...

Je me mets volontiers (et avec joie!) dans les rangs du commun des mortels, et en regardant ça, je me dis qu'il est bien difficile de s'y retrouver...

Je crois que chacun possède sa vérité... Et il me semble, entre personnes ouvertes d'esprit, que les vérités individuelles doivent être respectées, plutôt que jugées ou combattues... Le fait des égos peut-être? Comme si imposer un rempart de croyances à l'extérieur de soi pouvait apporter la solidité qui manque à l'intérieur... Comme s'il fallait d'abord convaincre les autres pour être convaincu soi-même...

On pourrait voir dans cette démarche un côté - légèrement - pathologique... Peut-être qu'alors il vaudrait mieux laisser la validation du "chaman" à ceux qui font appel à lui, c'est à dire aux personnes du "commun des mortels", qui peuvent apporter leurs témoignages... S'il y a un seul mot qui pourrait (peut-être!) rassembler tous les pratiquants du chamanisme, je crois que c'est "pragmatisme": le chaman est là pour obtenir des résultats concrets... Notre entêtement à vouloir le définir nous l'aurait presque fait oublier!

Les chamans, une caste?

Donc, si on en croit ceux qui "règlementent" l'appellation de "chaman", il y aurait moyen de définir les "vrais chamans", et ceux-ci se reconnaitraient, et se valideraient entre-eux, à l'instar d'une caste.

L'étymologie du mot "caste" peut nous emmener loin... Il viendrait d'abord du portuguais "casta", qui signifie "race". Y aurait-il un relent de racisme dans le chamanisme? Le terme est un peu fort, je crois tout de même que l'on peut quelquefois, malheureusement, chez certains, trouver des traces d'intégrisme...

Le mot "caste" a d'autres parentés intéressantes, comme avec le mot "chasteté" (du latin "castus"), dans le sens de pureté... Il y aurait les purs et les impurs... Ego, quand tu nous tiens!

Pour revenir aux remparts, les castes dites supérieures ont souvent eu besoin de se protéger, en érigeant d'impressionnantes forteresses, des "castels", autre mot apparenté... Imposer à l'extérieur pour protéger la fragilité intérieure...

Le chaman, historiquement?

Les préhistoriens sont d'accord pour dire que le chamanisme existe depuis au moins 20 000 ans... Est-ce que l'on peut, par curiosité, savoir comment le chaman était perçu à l'époque?

Voici le plan d'un village paléolithique retrouvé en Tchécoslovaquie (site de Dolci Vestonice, extrait de Architecture of First Societies - A Global Perspective de Mark Jarzombek).

On y voit un village de huttes, le long d'un ruisseau, à l'abri d'un relief. Et, en bas à gauche, (au sud-ouest pour les puristes!) la hutte qui a été identifiée comme celle d'un chaman (shaman's hut with hearth: hutte de chaman avec foyer), du fait des objets rituels qui y ont été découverts.

Ce chaman était donc isolé: ni à l'abri du village, ni à l'abri du relief. Pour lui, pas de rempart... On peut interpréter cette position de diverses manières... Est-ce que le chaman était un marginal? En tout cas, sa solitude exclu le concept de caste... Se méfiait-on de lui? Peut-être... Peut-être aussi qu'il était préférable qu'il soit un peu éloigné du fait de son rôle de chaman paratonnerre... On peut aussi émettre l'hypothèse qu'il ait été lui-même un rempart pour le village à l'endroit où le relief était absent... Je crois qu'il y a autre chose...

Chaman, culture et Nature...

Les divisions, qu'elles soient de castes, de traditions, de pratiques, d'appellations, etc... sont des divisions culturelles... Rester dans ces divisions, c'est s'enfermer... S'encastrer! Les cercles vivants sont ceux qui restent ouverts aux enrichissements apportés par le pèlerin de passage (qui peut venir d'une autre culture), ou par le débutant...

Pour moi, l'épanouissement d'un chaman se fait par la création de sa propre voie qui peut - ou pas - suivre une ou plusieurs traditions, pratiques, ou cultures... C'est un chemin individuel qui reste à parcourir infiniment... Plus qu'une définition au mot "chaman", il lui faudrait une "infinition"...

Vouloir voir chacun emprunter la même voie serait comme vouloir que tout le monde porte des chaussures identiques, jusqu'à la pointure... Ca ne "marche" que pour certains!

Mais revenons à notre chaman paléolithique qui, lui, vit en dehors de son groupe, comme en dehors de toute culture... Ne serait-ce pas parce qu'en fait, il vit dans la Nature?

Et c'est justement la Nature qui rassemble. C'est la Nature, dont nous faisons partie (aucun humain artificiel pour l'instant!), qui nous lie les uns aux autres, qui nous ouvre à des paysages intérieurs et extérieurs bien plus grands que nos querelles de vocabulaire... S'attacher aux mots, c'est oublier ce lien essentiel à tous, à la Nature, et à l'Univers... A l'infini!

Un chaman urbain?

Mais alors, que penser d'un chaman urbain, qui n'aurait pas la chance d'avoir facilement accès à la Nature, surtout en cette période de confinement?

Celui-ci peut de toute façon se connecter aux différents règnes et éléments: il a des pierres, le bois et la peau de son tambour... Une bougie allumée, un verre d'eau, la terre sous lui, l'air autour et le ciel au-dessus...

Et puis, même confiné, un chaman voyage... Infiniment!

 

 

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