Psychanalyse de cuisine...

Publié par Rémi Remoussenard

Aventure "tribale" autour de quêtes de vision...

 

Carl Gustave Jung
C.G. Jung

Avez-vous le déjà eu, au sein d'un groupe, le sentiment étrange de percevoir des choses que les autres ne voyaient pas? Ou refusaient de voir?

Et, ici, je ne parle pas forcément de visions ésotériques, mais bien de la perception du réel, des rapports entre les personnes... De propos qui choquent alors qu'ils ne devraient "normalement" pas.... D'autres qui devraient "normalement" choquer, et qui ne choquent pas...

On peut même avoir l'impression d'halluciner, tant ce que l'on perçoit nous semble éloigné du "bon sens" habituel... C'est un étrange sentiment, parce que l'on se retrouve partagé entre ce que nous disent à la fois nos sens (dont notre bon sens), et notre habitude inconsciente de nous conformer au point de vue des autres, considérés comme "normaux"... Cette habitude est notre façon de "faire groupe", et même de "faire humanité"...

Et nous avons besoin de nous sentir normaux, et d'appartenance aussi... Mais que penser lorsqu'il nous semble que le groupe et notre propre idée de "normalité" semblent diverger? Et comment savoir qui "vire à l'anormal"? Le groupe, qui adopte des perceptions partielles et/ou comportements de déni, ou l'observateur que nous sommes, qui sombre dans la parano?

Pourquoi cela arrive? Pourquoi le groupe va-t-il, plus ou moins implicitement, nous envoyer des injonctions à ne pas voir ce qui se passe réellement? Et comment, dans de telles situations, peut-on se comporter? Pour espérer quels résultats?

Installez-vous confortablement, on va tenter de répondre - assez longuement, mais le plus simplement possible - à toutes ces questions!

C'est quoi ce titre d'article?

Vous vous demandez peut-être quelle idée m'a pris de choisir un tel titre. Il s'agit d'une situation que j'ai vécue, dans laquelle il est question de cuisine, et que j'ai voulu essayer d'interpréter avec un brin de psychanalyse.

A noter que cette situation peut concerner tout type de groupe: familles, amis, associations, entreprises, pays... Ou même l'humanité! Et, bien sûr, c'est en vain que l'on chercherait un groupe de "purs éveillés" qui serait à l'abri de tout dysfonctionnement...

La psychanalyse peut être assez complexe par le jargon utilisé, d'autant que chaque auteur (et, je crois, encore plus dans la psychanalyse de groupe) utilise le sien. Quitte à perdre en précision, j'éviterai autant que possible les formules trop spécialisées.

Il y a aussi une autre chose qui me gène avec la psychanalyse: en la caricaturant, elle ramène quasi systématiquement les problématiques au triptyque "oral-anal-génital", et je trouve que c'est plutôt réducteur. Ce qui m'embête encore plus, c'est que les interprétations issues de ces réductions voient très souvent juste...

Alors tant pis si c'est réducteur, visons l'efficacité! Qui sera d'ailleurs probablement limitée: je suis loin d'être psychanalyste... Cet article ne présente que mes hypothèses du moment, avec toutes leurs incertitudes... Ce titre est là pour marquer cette humilité...

Et aussi, peut-être, pour rendre la psychanalyse de cuisine plus appétissante que la psychanalyse... De cabinets! 

C'est quoi, une quête de vision?

Une quête de vision est une pratique, généralement ascétique, destinée à permettre aux "quêteurs"  de recevoir leurs "visions", c'est à dire le chemin de vie que chacun devra suivre.

Les quêtes de vision sont différentes suivant les cultures. Ici, il est question d'une quête de vision issue de la tradition des Sioux Lakotas, associée aux huttes de sudation. Elle se passe en fait en deux lieux:

  • sur "la montagne" (en tout cas souvent en hauteur), où chaque quêteur s'installera, loin des autres, sur un espace délimité d'environ 10 m2, avec un abri sommaire (une bâche), un tapis de sol et un sac de couchage. Ils resteront ainsi isolés sans feu, et surtout sans manger ni boire, pendant 4 jours et 4 nuits. Un quêteur peut redescendre de la montagne avant les 4 jours (c'est rare), si l'épreuve est trop dure pour lui, ou s'il a reçu sa vision et qu'il ne se sent pas appelé à rester.
  • dans la vallée se trouve le "camp", endroit où le reste de la "tribu" (les proches de la famille des quêteur et les autres personnes du cercle de sudation) va accompagner en esprit les quêteurs par des huttes de sudation quotidiennes et des chants accompagnés de tambours. Le feu du camp est veillé et alimenté en permanence par un relais d'équipes. Chaque quêteur s'est choisi un "correspondant" dans ce groupe, que l'on appelle le "helpeur".

Le premier jour commence au camp par une demi-hutte de sudation (2 temps au lieu des 4 habituels), à la sortie de laquelle on ne devra ni croiser le regard des quêteurs, ni leur adresser la parole, et cela jusqu'à sortie de la demi-hutte qui fermera la cérémonie après le retour de tous les quêteurs. Chaque helpeur accompagne son quêteur (et porte son matériel) pour son installation sur "la montagne", puis il redescend. Il pourra éventuellement aller le visiter le matin du troisième jour en lui apportant une tasse d'infusion si le quêteur en a fait la demande. L'infusion sera bue par le quêteur, ou il la donnera à la terre.

Dans la vallée sont organisées chaque jour des huttes de sudations, mixtes ou non. Le deuxième jour est le jour des hommes: ils suent le matin, et les femmes préparent leur repas de sortie de hutte. Le lendemain, les rôles s'inversent: les femmes suent, et les hommes préparent le repas des femmes. J'y reviendrai!

Le quatrième jour, chaque helpeur remonte chercher son quêteur, et portera également son matériel sur le retour. Les quêteurs prennent une petite collation de fruits accompagnée d'infusion à volonté. Une nouvelle demi-hutte de sudation vient compléter la première et marquer la clôture de la cérémonie. On peut alors à nouveau s'adresser normalement aux quêteurs, qui doivent toutefois garder le secret de leur vision pendant un an. Le tout se termine par un festin partagé par tous.

Voilà, vous savez presque tout sur les quêtes de vision... Il me reste à vous préciser qu'il s'agit idéalement une pratique qui se fait sur 4 années à raison d'une quête par an... Et aussi, au cas où vous vous posiez la question, il me semble bon de vous dire que pour l'instant je ne suis pas "monté sur la montagne" en tant que quêteur, j'ai juste été trois fois helpeur... Et oui, après 4 jours et 4 nuits sans manger ni boire, les quêteurs sont parfaitement en état de redescendre et même de participer à une hutte de sudation...

La cuisine tout feu tout flammes!

Mais il me faut revenir un peut en arrière, quelques temps avant la quête de vision qui a eut lieu dernièrement. Les 7 quêteurs et 7 helpeurs (et autres volontaires) se sont réunis pour préparer le festin de fin de quête, qui sera congelé (ça n'est peut-être pas très Sioux, mais c'est pratique!). L'ambiance est à la coopération, et tout le monde est enthousiaste pour découper et cuisiner des kilos de viande de bison (c'est un peu plus sioux!) et de légumes pour une trentaine de personnes. A tel point que le tout est terminé en deux temps trois mouvements, dans la satisfaction générale...

Avertissements...

Avant de poursuivre mon récit, je voudrais dire un mot sur ma façon de considérer les différentes personnes concernées. Je vais utiliser des prénoms modifiés pour mettre en valeur le fait que ce que j'évoque, c'est uniquement ma perception des rôles que ces personnes ont joué, dans une situation particulière. Et, bien sûr, on évite de confondre le rôle tel qu'il est perçu par le spectateur avec le caractère propre de l'acteur...

Ensuite, ce récit est ma vision des choses, avec toute sa subjectivité, et les tours que ma mémoire peut me jouer. Toute autre vision des choses aurait aussi sa valeur.

Et enfin,, le récit est assez long. C'est parce que la situation est complexe qu'il est nécessaire d'entrer quelque peu dans les détails qui seront la matière des analyses qui suivent.

La cuisine en panne...

Encore un retour en arrière: il y a deux ans, j'étais helpeur pour la première fois. Le deuxième jour, les hommes suent. A notre sortie de la hutte, nous trouvons la table mise par les femmes avec le repas (entrée plat dessert) qu'elles avaient préparé, plats et table décorés de fleurs... Il en sera de même les années suivantes.

Le lendemain, la consigne est passée: "les hommes cuisinent pour les femmes". Quelques minutes après ce passage de consignes, Réal, un homme assez imposant, et d'habitude discret, nous raconte en souriant la fois où, sur un autre lieu de quête de vision, les femmes n'avaient rien à manger en sortant de leur hutte...

La phrase me choque, et je suis étonné que personne ne fasse de remarque. Mais je ne dis rien non plus, dans une sorte de sidération. Pourtant, pour moi, c'est comme si ce qui avait été dit était: "Cuisiner pour les autres c'est un truc de gonzesses. On va pas se faire ch**r pour elles." 

Le silence qui "répond" à ce récit est en fait un très mauvais moyen de communication (c'est valable pour moi comme pour les autres personnes présentes) parce qu'il est ambigu: on se sait pas si c'est un silence de désapprobation ou d'acquiescement...  

De fait, peu d'hommes participent avec moi à la préparation du repas de la quinzaine de femmes qui sont dans la hutte de sudation, ils préfèrent vaquer à d'autres occupations par groupe de deux ou trois... Le repas destiné aux femmes fini quand même par être prêt...

Année suivante - il y a un an, donc - la même consigne est donnée: "Les hommes cuisinent pour les femmes.". Réal, assis au même endroit, évoque à nouveau de l'anecdote des femmes sans repas. Même silence des personnes présentes. Les cuisiniers sont rares, les paires ou trios d'hommes s'occupent à d'autres choses, on arrive quand même à servir quelque chose de présentable...

Et cette année?

Même consigne: "Les hommes cuisinent pour les femmes". Réal raconte son anecdote. Silence.

Mais une chose change: Béné, l'épouse de Marin (ils sont tout deux propriétaires du lieu et guident les huttes), vient me voir pour me dire qu'il y a des pommes de terres cuites et des oeufs, et que l'on pourrait préparer une omelette, par exemple aux orties. Il se trouve que c'est un plat que je sais bien préparer...

Je pars donc, avec un homme que j'ai invité à m'aider, pour cueillir  des sommités d'orties, ce qui nous prendra pas mal de temps. De retour au camp, je vois les mêmes petits groupes d'hommes occupés ça et là. Nous cuissons notre cueillette. Je sens que l'homme qui m'avait aidé n'a pas trop envie de suivre, je l'encourage quand même à venir avec moi éplucher les pommes de terre, oignons et ails, et à les émincer, ce qu'il fera. Entre temps, Marin vient voir comment les choses se passent, et je lui dis que l'on aimerait bien avoir plus de mains... Il s'installera quelque temps pour nous aider, puis repartira dans sa famille...

Les femmes sont dans la hutte de sudation, nous nous préparons à poursuivre la préparation. L'espace d'un instant, je cherche l'huile d'olive, et les autres hommes qui étaient dans la cuisine ont disparu, me laissant seul devant la cocotte sur le feu allumé de la gazinière... Je me dis "bon, je vais faire revenir ail et oignons avec des épices"... Quand je prend conscience qu'ils sont tous attablés pour manger! Je vais prendre un bol de nourriture (pendant qu'il y en a encore) et je retourne à mes oignons...

Et je repense à ce que me disait Marin, de son retour des USA: "Chez les Lakotas, personne ne va s'assoir tant qu'il y a encore un travail à faire"... Là, on est loin du compte! Alors je me dis "Tant pis, je laisse tomber et je vais manger!".

Sauf que, à la table des hommes, il n'y a plus de place libre... Et apparemment personne n'a pensé que, sur des bancs, il est facile de se serrer un peu pour laisser une place à celui qui est le seul debout...

C'est vers la fin du repas que Pat, derrière qui j'étais, c'est tourné vers moi pour me demander ce qu'il restait à faire pour l'omelette.

Et là est sorti le cri du coeur: "Ah ben moi, j'arrête! Déjà que j'ai mangé debout, alors ça va bien! Les femmes sont dans la hutte, elles n'auront rien à manger en sortant, et ça n'est pas grave!"

"Bien sûr", m'a calmement répondu Pat. Puis, se tournant vers les hommes attablés: "Pour vous rassurer, les femmes n'en sont qu'au milieu de la hutte.". Et leur repas s'est poursuivi comme si rien ne s'était passé...

Je suis allé dans ma chambre pour me reposer un peu, et aussi évacuer émotionnellement. Je n'aime pas les conflits, ils sont hélas parfois nécessaires pour faire respecter ses propres limites... Et là, j'en avais marre de porter seul ce que "les hommes" étaient sensés faire...

Je reviens quelques temps après dans le groupe. Marin, qui n'était pas là pour le repas, annonce la tenue d'un cercle de partage entre hommes. Le sujet en est l'évocation de "comment on se sent".

Un certains nombre d'hommes prennent la parole, disent qu'ils se sentent bien, en harmonie, évoquent la gratitude... Je ne dirai rien. Marin dit qu'il prend l'engagement, pour la prochaine fois, d'être le cuisinier. Peut-être que le vrai sujet du cercle n'est arrivé qu'à la fin...

Pat prend la parole: il prévient que les femmes sont sorties de la hutte, et lance aux hommes "Bon, ben nous, on va préparer l'omelette!".

Je retourne me reposer pendant, je suppose, qu'ils cuisinent... 

A la fin du séjour, Béné nous fera un petit speech. Elle remercie tout le monde, surtout pour l'intendance. Elle dit que Marin et elle avaient des craintes à propos de l'intendance et ajoute, après s'être quelque peu étranglée: "Tout c'est bien passé".

Première analyse...

Il me faut d'abord parler de là où je me trouve, de mon état d'esprit, lorsque j'ai profité d'un beau et bon repas préparé par les femmes: je me sens honoré par elles, et ma seule envie, enthousiaste, est de leur rendre la pareille. De leur préparer un repas mémorable, pour exprimer ma gratitude. Dans cette action nourrissante, donc plutôt féminine, j'exprime paradoxalement mon masculin en honorant les femmes. Mais je crois qu'un homme qui est suffisamment sûr de son masculin est aussi à l'aise avec son côté féminin... L'inverse étant d'ailleurs vrai pour les femmes... 

Et, comme cela constitue mon "bon sens", ma normalité, je m'attends à ce que tous les autres hommes fonctionnent de la même manière.

Vous comprendrez peut-être mieux que je sois choqué par l'anecdote récurrente du repas des femmes manquant...

A voir cette répétition, ainsi que celle des hommes qui préféraient n'importe quelle tâche à la cuisine pour les femmes, je me suis dit qu'il y avait anguille sous roche. Ou plutôt un cadavre sous le tapis. Quelque chose empêchait ce groupe de cuisiner pour les femmes, et il valait mieux répéter chaque année la même chose plutôt que d'aller voir le problème. J'appelle cette "chose empêchante" une ombre, terme employé à la fois dans le chamanisme et la psychanalyse. On pourrait l'appeler "inconscient de groupe négatif", "égrégore négatif", ou encore "égo de groupe", puisqu'une des fonctions de l'ego est d'empêcher d'aller voir et guérir nos souffrances enterrées, pour éviter d'avoir à les raviver...

L'ombre, par l'anecdote du repas des femmes manquant, autorise le groupe à penser cette éventualité. Le silence du groupe serait donc plutôt un acquiescement. Et même si les hommes se résignent à préparer quelque chose, cette ombre leur masque le réel: l'ampleur de la préparation d'un repas pour une quinzaine de convives, ainsi que le temps qui file, rendant imminente la sortie des femmes... Et on assiste enfin à la censure "politiquement correcte" du bilan de l'intendance qui, toujours, c'est "bien passée". Cette ombre est aussi capable d'écarter celui qui ne respecte pas le tabou: le cuisinier ne sera pas aidé, ni accueilli à la table des hommes...

Après réflexion...

La première chose à vérifier, lorsque l'on en vient à de telles interprétations, c'est que l'on est pas en train de devenir parano. Un petit rendez-vous chez une psychanalyste à qui j'ai raconté les faits m'a rassuré sur ce point.

Ensuite, il restait plein de questions en suspend... Et surtout une zone d'ombre à éclaircir... C'est quoi, le cadavre sous le tapis?

Bon, ça n'est pas très agréable pour moi, mais j'ai vraiment envie de comprendre, alors je me plonge dans les classiques de la "psychanalyse groupale", et je reviens à mes questions de départ...

"Les hommes cuisinent pour les femmes". Ça n'est pas clair?

C'est ce que j'aurais envie, si j'étais psy, de demander au groupe d'hommes. Je crois qu'ils me répondraient que, pour eux, ça veut dire que quelques hommes suffisent.

Ah bon? Donc, on devrait dire "Quelques hommes cuisinent pour quelques femmes."? Ça aurait été bien de le savoir, parce qu'entre cuisiner pour 3 et pour 15... D'accord, je taquine...

Mais bon, cet argument ne tiendrait pas beaucoup la route: pour chaque tâche (la gestion de l'eau, la veille du feu jour et nuit, etc...) le nombre de personnes est spécifié. Donc, quand on dit "les hommes" ou "les femmes", cela veut bien dire "tous les hommes" et "toutes les femmes". A moins que certains soient handicapés de la gratitude? Ou misogynes?

Alors, pourquoi la phrase bloque? Quelle est l'angoisse (le cadavre) sous-jacente qui paralyse?

La misogynie, dans ce cas précis, je n'y crois pas trop. La plupart des hommes sont en couple avec l'une des femmes présentes. Et puis, ils acceptent d'être nourris par les femmes. Par contre, nourrir les femmes est visiblement pour eux un tabou...

Et là, psychanalyse oblige, on va revenir au stade oral et génital (eh, je vous évite quand même l'anal!), parce que tout groupe, surtout lorsqu'il n'est pas dirigé, a tendance à faire régresser ses individus. C'est pour cette raison qu'une foule peut avoir recours à des comportements bien plus barbares que ceux des individus qui la composent.

Etre nourri par le féminin, c'est le stade du nourrisson allaité par sa mère. Le sevrage est, en psychanalyse, appelé "castration orale", le nourrisson se sentant amputé d'une partie qu'il considérait sienne et qui était liée à son plaisir, ce qui est source d'angoisse.

Cette castration orale est bien sûr à rapprocher de la castration génitale, un "démembrement", mot aussi utilisé dans le chamanisme (c'est un voyage chamanique initiatique de destruction et reconstruction de soi) et en psychanalyse où il désigne une des peurs individuelles qui est d'être dilué par la masse, d'y perdre des morceaux de son corps et/ou de son identité. Le symptôme en est le "couplage" : les individus se regroupent par deux ou trois pour éviter la dilution globale, comme nos hommes vaquant à d'autres tâches que la cuisine... C'est l'anti-coopération d'ensemble...

Une autre façon d'aborder les choses, pour arriver à la même conclusion, c'est de dire que lorsque le masculin, par l'allaitement, absorbe le féminin, ce qui vécu comme sécurisant. Par contre, pour celui qui n'est pas encore adulte - ou pour l'adulte qui régresse - lorsque le féminin absorbe le masculin, ce dernier peut craindre d'y être englouti. C'est l'enfant mangé par sa mère. C'est l'homme-pénis englouti par la femme-vagin. 

Dans une tribu, la différence entre les enfants et les hommes, c'est que les premiers restent près du sein de leurs mères, tandis que les seconds vont chasser pour fournir la tribu en nourriture.

Voilà pourquoi, à mon avis, la phrase ne marche pas: les cuisiniers potentiels, dans un mouvement classique de régression due au groupe non dirigé et à l'angoisse de la castration orale, se sentent bien plus - inconsciemment - enfants qu'hommes. Ils ne se sentent donc pas concernés. Ni ingratitude, ni misogynie là-dedans...

On peut d'ailleurs voir une confirmation dans l'attitude de Pat, paternaliste qui se veut rassurant sur la préparation du repas même lorsque le temps est limité et qu'il ne sait pas ce qu'il reste à faire. Tout se passe comme s'il percevait l'angoisse non dite, et il fait de son mieux pour l'atténuer. De même dans l'attitude de Béné qui, en suggérant la recette, est comme la mère qui suggère - mine de rien - à ses enfants le cadeau qu'ils peuvent lui fabriquer pour Noël... Et qui, à la fin de la fête, trouve tout merveilleux...

Réal, quand à lui, est le conteur d'histoires, et sous ce déguisement il est celui qui énonce le "réel symbolique". Son conte du repas manquant est la porte de sortie qui montre aux hommes qu'il est possible d'échapper à l'angoisse de la castration/sevrage, en évitant justement de préparer ensemble le repas pour les femmes. Ses mots sont stupéfiants, de ces stupéfiants qui vous promettent le paradis si vous acceptez de fuir de la réalité...

Marin est comme un capitaine hésitant entre sa famille et son bateau, pour l'équipage duquel il ne sait plus s'il doit ordonner, faire à sa place, ou laisser faire... Une dilution de plus...

On enfonce le clou?

Une question pourrait se poser: pourquoi le groupe a-t-il bien fonctionné lors de la préparation, avec tous les quêteurs et helpeurs, du festin de retour? Est-ce que la séparation entre quêteurs et helpeurs constituerait un tri?

Comme je l'ai dit plus haut, l'angoisse au camp, face à la préparation du repas pour les femmes, c'est la castration orale, la perte du contact et de la nourriture du sein maternel. Les quêteurs, dans leur isolement et leur jeûne, sont justement dans cette absence de contact et de nourriture. La quête de vision est un sevrage volontaire et radical.

On peut même aller plus loin: la quête de vision est un démembrement de la tribu : le corps du groupe voit une partie de ses membres séparés de lui, et éparpillés dans la montagne...

Dans la préparation en commun du festin final, destiné aussi bien aux femmes qu'aux hommes, la dynamique des quêteur était là, et la quête était encore loin.

Je n'ai jamais vu aucun quêteur angoisser avant de monter sur la montagne, ni entendu parler d'angoisse profonde pendant une quête. Et pour cause, il semble que l'angoisse soit transférée dans la vallée, (sup)portée plus ou moins facilement par les helpeurs.

Il semblerait, curieusement, que l'angoisse descend. J'ai souvent pratiqué l'escalade et la spéléo, la plupart du temps en solitaire, et je peux témoigner du fait que l'angoisse est bien plus présente, même si on fait tout pour l'éviter, au fond d'un gouffre qu'en pleine falaise. D'ailleurs les ouvrages de spéléo, qui listent les différentes morts possibles hors accident, citent, en plus des morts de froid et d'épuisement, la mort de peur, ou mort panique, survenant la plupart du temps chez le dernier à remonter d'une équipe. Je n'ai jamais lu la description d'une telle mort dans les livres d'escalade ou d'alpinisme... Cela pourrait expliquer pourquoi les quêteurs sont toujours en montagne, et l'importance du camp dans la vallée...

Mon vécu, dans tout ça?

Au départ, comme je le disais, c'est l'incompréhension face à l'absence d'engagement des hommes dans la préparation du repas pour les femmes qui a dominé. Les hypothèses de misogynie et d'ingratitude me traversent...

Lorsque Marin vient voir comment se passe la préparation du repas, et que je lui dis que nous aimerions avoir plus de mains, je m'attendais à ce qu'il motive les troupes... Il a offert son aide, ce que j'ai apprécié... La coopération dans le groupe d'hommes restait inexistante...

Je suis aussi très étonné par les répétitions mécaniques de l'anecdote du repas manquant, par l'expression identique d'harmonie de chaque homme dans le cercle après mon abandon de la cuisine, et par la bénédiction de Béné qui dit "Tout c'est bien passé", validant de ce fait les mêmes comportements pour la prochaine fois... Pour moi, dans ces expressions, politiquement correctes mais en décalage avec la réalité, ils sont pilotés par l'ombre pour répéter que tout va bien, se transformant en une sorte de "zombisounours"...

J'y ai perçu un certain aveuglement, une négation du réel qui ne doit ni être vu, ni être dit. Cette négation est, au niveau psychique, particulièrement violente: les personnes sont aveuglées et rendues muettes. D'autant plus que l'angoisse sous-jacente est toujours bien présente, et toujours refoulée, ce qui en fait la renforce...

Je me suis moi-même senti nié, puisque mon "clash" n'a provoqué aucun questionnement (verbalisé) chez les hommes, et que Béné l'a aussi, dans son bilan de l'intendance, effacé. Pourtant, elle m'a plus ou moins donné la mission de veiller à la préparation du repas alors même qu'elle pensait qu'il pourrait y avoir des problèmes d'intendance. Elle m'a envoyé au front et, au bout du compte, a nié l'existence même de la guerre. Tout s'est en fait passé comme si je n'avais pas existé. Bon, j'en ai vu d'autres! Et j'ai tendance, naïvement peut-être, à croire en mon existence!

On pourrait aussi se demander pourquoi je n'ai pas évoqué ce "clash" pendant le cercle d'hommes. Il se trouve que j'ai déjà connu de tels cas de figure dans d'autres groupes (familles, entreprises, associations, etc...). Je sais que celui qui révèle les problèmes n'est pas forcément bienvenu, un peu comme ces messagers porteurs de mauvaises nouvelles qui se faisaient lapider... Il s'agit du phénomène de bouc émissaire, qui permet au groupe de continuer de nier le problème, et de décharger sa violence psychique sur une victime bienvenue, pour repartir plus sereinement dans l'illusion commune... J'ai déjà donné! Bon, si des participants à ce groupe lisent ces lignes, il est encore possible que je devienne leur bête (noire) à cornes préférée!

Dit autrement, j'ai levé un coin du tapis dissimulant un cadavre, et j'ai regardé, pendant le cercle d'hommes, si ça intéressait quelqu'un de se pencher sur ce souci. Quand ceux-ci répondent par "tout va bien", "harmonie", "gratitude", (des mots suffisamment généraux et éloignés du concret pour éviter la réalité) ils rabaissent le coin du tapis que j'avais levé... Et lorsque Béné, dans son discours final, dit que tout c'est bien passé, il s'agit du clou du spectacle, venant définitivement clouer au sol le coin du tapis récalcitrant!

Mais comment voir si un groupe dysfonctionne de cette façon?

On trouve dans la littérature psychanalytique la notion de "groupe de travail" et de "groupe de base" (dans "Recherche sur les petits groupes", de W. R. Bion).

Le groupe de travail est celui qui réalise ce qu'il est sensé faire, que ce soit une thérapie de groupe ou la construction d'une maison. Il est au contact avec les contingences du réel, avec une gestion précise du temps. Les membres du groupe coopèrent. C'est un groupe qui "fonctionne", comme celui des quêteurs et helpeurs qui ont préparé le festin final.

Le groupe de base, lui, est pris dans un imaginaire qui le déconnecte de la réalité, en lui dictant ce qu'il doit voir ou non, dire ou taire... Cet imaginaire peut être l'attaque/fuite (d'un ennemi qui devra toujours être présent ou fantasmé pour la cohésion du groupe), le couplage (pour fuir le groupe, c'est le cas ici), ou de dépendance à une personne vivante ou non (type sectaire). Ce groupe de base gère très mal le temps, et assez mal les contingences réelles. Les individus ont des propos récurrents et similaires, ils vaquent à des tâches éparses plutôt que de coopérer, donnant l'impression que le groupe utilise son énergie à tourner en rond, sans évoluer ni se rapprocher de son objectif. C'est le groupe des hommes qui doivent cuisiner pour les femmes... Didier Anzieu, dans "Le groupe et l'inconscient", dit que le groupe de base est un groupe de "consommateurs d'illusions". Il se nourrit en effet de l'illusion que tout va bien, ce qui évacue tout regard porté sur ce qui ne va pas, se privant par la même occasion de toute possibilité d'évolution. Il alimente aussi l'illusion selon laquelle l'objectif va être réalisé même si on ne s'y attaque pas concrètement, ce qui permet toutes les inerties et dispersion des énergies...

Quelles solutions proposer pour la quête de vision?

Il semble que, au niveau psychique, le rôle du helpeur soit plus important qu'on pourrait le supposer. Plus qu'un "assistant distant", le helpeur est comme le paratonnerre des angoisses latentes : s'il n'est pas assez ancré, la tension ne peut être évacuée en terre et reste au sein du groupe. Il conviendrait donc de choisir des personnes solides, ancrées, matures, elles-mêmes exemptes d'angoisse, et peu enclines à se laisser gagner par l'angoisse de castration orale/sevrage. Idéalement, peut être, des personnes ayant elles-mêmes fait une quête de vision, ou encore des personnes aguerries au jeûne... Il serait bon que les personnes ayant ces qualités soient majoritaires au camp, ce qui veut dire que l'on devrait peut-être veiller au nombre de personnes "non-helpeur" présentes, et/ou à leurs qualités. Nous sommes d'accord, cela semble assez contraignant et difficile à appliquer dans la réalité... Mais cela peut au moins être une orientation...

Les helpeurs, et autres personnes du camp, sont les supports de la quête de vision, alors il est important que chacun d'eux soit au minimum capable de tenir debout par lui-même...

Un autre aspect est le fait que les individus d'un groupe vont d'autant plus régresser que le groupe est laissé à lui-même. Si l'on veut qu'un groupe d'adultes se comporte comme des enfants, on les met en vacances, dans un flou sans responsabilités ni contrainte d'horaire ou de résultat. Au contraire, si l'on veut qu'il se comporte comme des hommes, et le corps militaire en est un bon exemple, on structure le groupe en accumulant les ordres et les missions.

Alors, s'il ne s'agit pas de tomber dans cet extrême de pouvoir vertical, il est tout de même bon de prendre conscience du fait qu'un groupe non cadré n'a la plupart du temps que peu de solidité, et cette solidité sera encore plus éprouvée si la situation est potentiellement angoissante. Le cadrage peut, par exemple, être mené par de courtes réunions de consultations, de décision et de planification, ces dernières pouvant être prises, pour éviter les discussions interminables et/ou divisantes, par un "chef organisateur". Ce "chef organisateur" pourra d'autant plus se passer de l'usage de l'autorité et de la planification que les personnes en question auront été choisies selon les qualités décrites ci-dessus, parce que ces qualités apportent les capacités d'auto-organisation, de décision, et d'action.

Que faire si l'on se retrouve dans un tel groupe?

  • D'abord, s'assurer que l'on est effectivement dans un groupe de base avec les critères cités ci-dessus,
  • On peut vérifier auprès d'un thérapeute que notre vision est juste (que l'on est pas parano!),
  • Eviter les deux pièges de positionnement: vous n'êtes pas la victime du groupe (sauf si vous en avez trop dit et êtes devenu un bouc émissaire... Trop tard!), et vous n'êtes pas non plus le sauveur du groupe (sauf si vous êtes un consultant embauché pour résoudre ses problèmes, auquel cas vous devez être équipé pour les résoudre),
  • Eviter donc de trop parler de ce que l'on voit si l'on est seul à avoir cette conscience des mécanismes à l'oeuvre. On peut éventuellement lever un petit coin du tapis sous lequel le groupe cache son cadavre, et regarder ce qu'il se passe. Si chaque personne rabaisse le coin du tapis en disant "tout va bien", alors le groupe n'est pas prêt à évoluer, et toute révélation plus insistante vous enverra directement à la case bouc émissaire. Si d'autres personnes prennent conscience des mécanismes, il peut être possible de dévoiler lentement les choses, cela peut aussi déclencher une guerre entre deux groupes, ou faire éclater l'ensemble du groupe... Eh non, ça n'est pas simple!
  • On pourrait imaginer rentrer dans le moule (quitte à devenir tarte!), et donc se comporter comme les autres. Il faut savoir que cela a un prix, celui de se faire violence à soi-même, en "castrant" ses perceptions et sa liberté d'expression...
  • Si vous êtes en charge de la composition et/ou de la direction du groupe, choisir une majorité de personnes solides est structurant. Ensuite, le cadrage devra être adapté pour venir juste compenser les éventuelles lacunes dans les capacités d'auto-organisation du groupe.
  • Si vous n'êtes pas en charge du groupe, l'idéal est souvent, lorsque c'est possible, de pratiquer ce que j'appelle un "retrait bienveillant" par rapport au groupe. D'une part ça lui laissera le temps d'évoluer à son rythme, d'autre part cela vous évitera le spectacle de personnes qui tournent en rond dans leur tourment... Et les odeurs nauséabondes du cadavre sous le tapis! On me dira peut-être que c'est aussi laisser le groupe patauger... Dans certains cas il faudra qu'il goûte à plus de boue avant d'avoir envie de s'en sortir... Les anciens de l'Auxois le diraient autrement: "On ne peut pas faire boire un âne qui n'a pas soif!". Il est amusant de noter que ce retrait bienveillant constitue également un démembrement du groupe...

Pour conclure...

Il me faut préciser aussi une autre cause pour laquelle le comportement des hommes se refusant à cuisiner pour les femmes me choquait: la mythologie des Sioux Lakotas raconte que l'ensemble des pratiques spirituelles (sudation, quêtes de vision, pipe sacrée, etc) ont été enseignées à cette tribu par la Femme Bison Blanche. Il est dit que cette femme reviendra - oui, c'est une tradition messianique féminine. Alors je me disais que, si la Femme Bison Blanche choisissait de revenir précisément dans ce groupe d'homme, elle n'est pas sûre d'y trouver un repas...

En fait, elle n'est même pas sûre de pouvoir prendre place à leur table!

PS: Je vous remercie de m'avoir lu jusqu'ici malgré la longueur exceptionnelle de cet article!

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :